
Ces derniers temps, les signes d’un retour progressif de la coopération militaire entre le Tchad et la France se multiplient, un an et demi après le retrait des forces françaises de leurs bases militaires dans le pays. Alors que la presse française évoque des négociations avancées en vue de la conclusion d’un nouvel accord de défense entre Paris et N’Djamena, plusieurs observateurs s’interrogent sur les véritables objectifs de ce rapprochement ainsi que sur son calendrier, notamment dans un contexte marqué par l’évolution rapide du dossier soudanais.
Le quotidien français »Le Monde » a récemment révélé que la France et le Tchad s’orientaient vers une relance de leur coopération militaire sous une formule nouvelle et plus discrète. Selon les informations disponibles, cette coopération pourrait débuter par des programmes de formation, un appui en matière de renseignement et un renforcement des capacités aériennes tchadiennes, en échange de facilités militaires accordées à Paris sur la base stratégique d’Adji Kosseï.
Ces indications se sont renforcées à la suite de la visite récente à Paris d’une délégation tchadienne de haut niveau conduite par le ministre des Armées, des Anciens Combattants et des Victimes de guerre, le général d’armée Issakha Malloua Djamous, à l’occasion du salon ‘’Eurosatory 2026’’. Selon des sources bien informées, cette visite a donné lieu à des entretiens entre le ministre tchadien et son homologue française, la ministre des Armées Catherine Vautrin, au cours desquels ont été examinées les bases d’un futur accord de défense, incluant notamment un éventuel retour français dans les bases d’Abéché, de Faya-Largeau et d’Adji Kosseï, quittées par les forces françaises en janvier 2025.
Cependant, ce qui attire particulièrement l’attention dans cette dynamique franco-tchadienne est sa concomitance avec un autre développement majeur : la signature d’un nouvel accord de coopération en matière de défense entre la France et les Émirats arabes unis le 19 mai 2026, à l’occasion de la visite à Paris du ministre d’État émirati chargé des Affaires de la défense, Mohammed bin Mubarak bin Fadhel Al Mazrouei, et de sa rencontre avec la ministre française des Armées. Les deux parties ont alors réaffirmé leur volonté de renforcer leur partenariat stratégique et militaire.
Des sources françaises évoquent par ailleurs un intérêt croissant des Émirats arabes unis pour l’acquisition de technologies militaires françaises avancées, notamment dans les domaines des drones et des systèmes de défense aérienne, alors même que la guerre au Soudan connaît d’importantes évolutions sur le terrain en raison de l’utilisation intensive des drones par l’armée soudanaise.
Pour plusieurs experts, le rapprochement de ces trois évolutions — les négociations franco-tchadiennes, l’accord de défense franco-émirati et les difficultés logistiques rencontrées par Abou Dhabi dans son soutien aux Forces de soutien rapide (FSR) — soulève des interrogations légitimes quant à l’existence de nouveaux arrangements régionaux susceptibles de viser la réouverture de canaux d’approvisionnement vers la région du Darfour.
Selon un article publié par »Independent Arabia », les Émirats arabes unis auraient été contraints, au cours des derniers mois, de rechercher des itinéraires alternatifs passant par l’Ouganda, l’Éthiopie et le Kenya, après la perturbation des anciennes lignes d’approvisionnement transitant par la Libye et le Tchad. Toutefois, ces nouvelles routes auraient été confrontées à de nombreuses contraintes logistiques et sécuritaires, auxquelles s’ajoutent les pressions croissantes résultant de l’utilisation par l’armée soudanaise de technologies de drones ayant considérablement compliqué les opérations de transport et de ravitaillement.
Dans ce contexte, certains analystes estiment qu’un retour de la France à travers une présence militaire dans l’est du Tchad, notamment à Abéché, située à proximité de la frontière soudanaise, pourrait offrir à Abou Dhabi — alliée de Paris — une plus grande marge de manœuvre dans une région qui constitue l’une des principales portes d’accès au Darfour, où les Forces de soutien rapide demeurent fortement actives.
Ces interrogations sont renforcées par plusieurs rapports des Nations unies ainsi que par des enquêtes journalistiques ayant fait état, ces dernières années, de l’arrivée auprès des forces d’« Hemedti », d’équipements militaires comportant des composants français et transportés sur des véhicules blindés émiratis. Le chercheur et journaliste français Paul Martial a également évoqué l’utilisation par les Forces de soutien rapide du système français avancé « Galix », suscitant de nombreuses questions quant au respect par Paris des restrictions à l’exportation d’armes et des décisions internationales relatives au Darfour.
Il convient de noter que la France et les Émirats arabes unis entretiennent depuis plusieurs années un partenariat militaire étroit. Paris demeure le deuxième fournisseur d’armement d’Abou Dhabi, tandis que les deux pays sont liés par d’importants contrats de défense ainsi que par la présence permanente d’installations militaires françaises sur le territoire émirati. Dans ce contexte, tout nouveau rapprochement entre Paris et N’Djamena fait l’objet d’une attention particulière de la part des acteurs régionaux impliqués dans le conflit soudanais.
Toutefois, la question essentielle demeure : le Tchad acceptera-t-il de s’engager dans un nouvel accord de défense avec la France malgré les sensibilités régionales et les pressions internationales qu’une telle décision pourrait susciter, notamment si son nom venait à être de nouveau associé au conflit soudanais ?
Le gouvernement tchadien avait en effet justifié, par le passé, la fin de la présence militaire française en soulignant son manque d’efficacité face aux défis sécuritaires auxquels le pays est confronté. En outre, un éventuel retour des forces françaises pourrait exposer N’Djamena à des critiques croissantes de la part de Khartoum ainsi que d’acteurs internationaux qui suivent de près les circuits d’acheminement des armes vers le Soudan.