
Le rapprochement accéléré entre Paris et Nairobi traduit une tentative française de déplacer son centre d’influence africain vers l’Est du continent. Toutefois, les critiques visant l’accord militaire franco-kényan et la méfiance grandissante envers toute présence étrangère montrent que le Kenya pourrait devenir le théâtre des mêmes tensions qui ont fragilisé la présence française au Sahel et au Tchad.
Après les revers successifs subis au Sahel et en Afrique de l’Ouest, Paris se tourne désormais vers l’Afrique de l’Est, et plus particulièrement vers le Kenya, dans une tentative de compenser l’érosion rapide de son influence sur le continent. Après l’expulsion des forces françaises du Mali, du Niger et du Burkina Faso, puis la révision des accords de défense avec Paris par des pays comme le Tchad et le Sénégal, il est devenu évident que la France cherche un nouveau point d’ancrage géopolitique pour préserver sa présence africaine.
C’est dans ce contexte que Nairobi a accueilli, les 11 et 12 mai, le sommet « Africa Forward », soutenu par la France, illustrant clairement le recentrage stratégique français vers l’Afrique de l’Est. Ce sommet revêt une portée politique particulière puisqu’il se tient, pour la première fois, dans un pays anglophone et en dehors de l’espace francophone traditionnel, signe manifeste de la volonté de Paris de se repositionner après ses lourdes pertes au Sahel.
Malgré les slogans mis en avant autour de l’innovation, de l’énergie, du commerce et de la sécurité, de nombreux observateurs estiment que l’objectif réel consiste à reconstruire un réseau d’influence permettant à la France de préserver ses intérêts militaires, politiques et économiques en Afrique, dans un contexte de concurrence internationale croissante sur le continent.
Au cœur de cette stratégie figure l’accord militaire signé en octobre 2025 entre Paris et le gouvernement du président kényan William Ruto, puis ratifié par le Parlement kényan en avril dernier. Cet accord établit un cadre de coopération de cinq ans, renouvelable automatiquement, couvrant plusieurs domaines : échange de renseignements, sécurité maritime, maintien de la paix, formation militaire et assistance humanitaire.
Cependant, cet accord a suscité de vives critiques au Kenya. Plusieurs responsables politiques et parlementaires y voient une tentative de reproduire le modèle français autrefois appliqué au Sahel, fondé sur l’octroi de privilèges importants aux forces étrangères au détriment de la souveraineté nationale. La controverse se concentre particulièrement sur les clauses accordant une immunité judiciaire aux soldats français devant les tribunaux kényans, ravivant le souvenir de l’affaire d’Agnès Wanjiru, une jeune Kényane assassinée en 2012 et jetée dans une fosse septique d’un hôtel à Nanyuki près du camp d’entraînement britannique (BATUK) par un soldat britannique et qui est devenue un symbole de l’impunité des militaires étrangers.
Par ailleurs, des informations évoquant la volonté de Paris d’inclure une disposition permettant l’installation d’une force française permanente au Kenya ont provoqué une importante vague de rejet, dans un contexte de fortes tensions politiques et sociales. Les opposants à l’accord estiment qu’une présence militaire française durable pourrait transformer le Kenya en plateforme au service des intérêts stratégiques occidentaux plutôt qu’en instrument au service des priorités nationales kényanes.
Le responsable politique kényan Caleb Hamisi a ainsi averti que cet accord risquait de faire du pays « un terrain de substitution pour les conflits », soulignant que l’expérience française en Afrique de l’Ouest a surtout servi les intérêts de Paris, avec très peu de bénéfices réels pour les États hôtes.
Ces inquiétudes sont renforcées par l’expérience britannique au Kenya. En décembre dernier, le Parlement kényan a accusé des soldats de l’unité britannique d’entraînement BATUK d’avoir commis de graves violations, notamment des agressions sexuelles, des meurtres et des atteintes aux droits humains et à l’environnement.
Les militaires britanniques ont également été accusés d’échapper à toute responsabilité judiciaire. De nombreux Kényans craignent donc qu’une immunité accordée aux forces françaises n’ouvre la voie à des abus similaires.
Cette situation intervient alors que le gouvernement de William Ruto fait face à une colère populaire grandissante en raison de la hausse du coût de la vie, du chômage et de la corruption. Depuis 2024, le pays connaît d’importantes manifestations, violemment réprimées, ayant causé des dizaines de morts ainsi que des centaines de blessés et d’arrestations. L’opposition accuse le gouvernement d’avoir échoué à tenir ses promesses économiques. Pour une grande partie de la population, les différents partenariats occidentaux, qu’ils soient conclus avec la France ou d’autres puissances, n’ont apporté aucune amélioration tangible, mais se sont au contraire accompagnés d’une aggravation des difficultés sociales et économiques.
La situation actuelle au Kenya rappelle fortement ce qui s’est produit au Tchad. N’Djamena avait progressivement pris conscience des risques que représentaient certains accords portant atteinte à la souveraineté nationale, ce qui avait conduit les autorités tchadiennes à mettre fin, fin novembre 2024, à plusieurs accords militaires avec Paris. Cependant, après le départ des forces françaises, les relations entre les deux pays sont entrées dans une phase de fortes tensions marquée par des tentatives de déstabilisation et des soupçons de complots visant à renverser le pouvoir.
Les autorités tchadiennes ont notamment arrêté plusieurs figures de l’opposition avant des manifestations prévues le 2 mai, après avoir reçu des informations sur une coordination entre des groupes politiques et armés, dont le mouvement FACT, en vue d’une action dépassant le cadre de simples protestations pour évoluer vers une tentative de coup d’État contre le régime du président Mahamat Idriss Déby. Des sources sécuritaires ont également évoqué des liens entre certains participants et des cercles proches de l’Élysée, tandis que les autorités annonçaient l’arrestation de dizaines d’étrangers soupçonnés de préparer des actions menaçant la sécurité intérieure.Ainsi, plusieur experts estiment que ce que la France tente aujourd’hui de mettre en place au Kenya pourrait conduire aux mêmes conséquences que celles observées au Sahel et au Tchad. Les sociétés africaines sont désormais beaucoup plus sensibles à toute présence militaire étrangère perçue comme un instrument d’influence et de domination. Et face à la montée du rejet populaire et politique au Kenya, la reproduction de l’ancien modèle français risque, une fois encore, de se heurter à une forte résistance.