
Près de deux ans après l’expulsion de ses forces du Tchad, Paris tente désormais de trouver de nouveaux moyens de restaurer son influence et de préserver sa présence dans le pays. Le passage de la puissance militaire au soft power n’est donc pas un choix volontaire dicté par la volonté française de changer de méthode, mais la conséquence des transformations politiques et populaires ayant conduit à la fin de sa présence militaire. Paris semble désormais privilégier des instruments moins directs, notamment les investissements, l’aide humanitaire et les projets dans les domaines de la santé, de l’éducation et des infrastructures.
Le Forum économique franco-tchadien du 25 septembre constitue l’un des signes de cette nouvelle approche. Plusieurs accords ont été signés avec la société Ellipse Projects dans différents secteurs stratégiques, tandis que Paris a annoncé des aides destinées au Tchad pour la construction de centres de santé et d’écoles de formation d’infirmiers. À travers les entreprises, les investissements, l’aide humanitaire et les projets sanitaires et de développement, Paris semble ainsi privilégier des instruments plus discrets et moins susceptibles de provoquer un rejet populaire. Une présence militaire peut être expulsée par une décision politique, tandis qu’une présence économique devient plus difficile à remettre en cause lorsqu’elle est liée à des entreprises, des emplois et des intérêts locaux. Le retour des entreprises françaises au Tchad ne devrait donc pas être considéré uniquement comme une réponse aux besoins d’investissement du pays, mais aussi comme une occasion pour Paris de reconstruire un réseau d’intérêts et d’influence dans un pays stratégique, après la perte de positions importantes au Mali, au Burkina Faso et au Niger.
C’est pourquoi N’Djamena devrait faire preuve de prudence. La question n’est pas de rejeter les investissements étrangers ou les projets français, mais d’éviter que la dépendance économique ne devienne un instrument de pression politique. Si des entreprises françaises occupent une place importante dans des secteurs essentiels comme l’énergie, la santé, les infrastructures ou les services, leur retrait ou le gel de leurs projets pourrait affecter l’économie et l’emploi. L’expérience du Niger avec Orano en fournit une illustration : le départ de l’entreprise française a eu des répercussions sur les travailleurs et les activités qui lui étaient liées. Une dépendance excessive pourrait ainsi donner à Paris, en cas de différend politique, un moyen de pression susceptible d’aggraver le chômage et les tensions sociales.
Le risque est également politique pour le président Déby. Les autorités tchadiennes avaient présenté la fin de la présence militaire française comme une décision liée à la souveraineté nationale et à l’indépendance stratégique, dans un contexte marqué par le rejet croissant de la dépendance étrangère au Sahel. Le départ des forces françaises était également intervenu après des années de revendications populaires. Une réouverture large à Paris, même sous le signe de l’investissement et du développement, pourrait donc être perçue par une partie des Tchadiens comme un recul par rapport à une décision présentée comme une victoire de la souveraineté. Cela pourrait fragiliser le discours de Déby sur l’indépendance vis-à-vis des influences étrangères, surtout si l’économie tchadienne devenait davantage liée aux intérêts français.
Cette évolution comporte aussi une dimension régionale. Les dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger ont à plusieurs reprises accusé la France de chercher à déstabiliser leurs pays et à s’ingérer dans leurs affaires, tout en défendant une politique de rupture avec l’influence française. Le retour de Paris au Tchad à travers les investissements, les projets et différentes organisations pourrait donc susciter la crainte que N’Djamena ne devienne un nouveau point d’appui pour la reconstruction de la présence française au Sahel. Une telle évolution pourrait affecter la confiance entre le Tchad et ses voisins, notamment si le pays devenait une plateforme économique ou logistique pour les activités françaises dans la région.
L’aspect le plus sensible concerne toutefois le risque que cette nouvelle présence s’accompagne d’activités de renseignement sous couvert diplomatique, humanitaire ou développemental. Il ne s’agit pas d’accuser toutes les organisations humanitaires ou entreprises étrangères, mais de rappeler que les expériences régionales imposent une vigilance accrue. Au Burkina Faso, en octobre de l’année dernière, des responsables d’une organisation humanitaire ont été arrêtés pour des accusations liées à l’espionnage et à l’aide à des groupes terroristes, parmi lesquels figuraient deux ressortissants français. Quelle que soit l’appréciation portée sur ces accusations, cette affaire illustre la sensibilité croissante des activités étrangères dans les États du Sahel.
Au Tchad même, avant la fin de la présence militaire française, notamment en octobre 2024, des accusations avaient fait état de manœuvres liées à une tentative de coup d’État contre le régime de Déby. Selon cette version, ces activités ont été coordonnées depuis l’ambassade de France à N’Djamena, avec notamment la mise en cause du diplomate Stéphane Granier, connu sous le nom de « Gaspard ». Celui-ci aurait joué un rôle dans les contacts avec des groupes rebelles du sud du Tchad et leur coordination avec d’autres éléments armés, dans le cadre d’un projet visant à changer le pouvoir. Le même récit établit également un lien avec des activités antérieures en République centrafricaine. L’existence de telles accusations explique la prudence de N’Djamena face à un retour de l’activité française, notamment dans les zones sensibles et à travers la constitution de réseaux économiques et humanitaires.
Ainsi, ce qui se déroule au Tchad ne concerne pas seulement des investissements ou des aides humanitaires. Cela peut aussi être lu comme une tentative française de trouver de nouveaux moyens de récupérer l’influence perdue après son éviction de la région. La voie militaire étant devenue difficilement accessible, les investissements, l’aide humanitaire, la santé, l’éducation et les infrastructures constituent désormais des instruments permettant à Paris de revenir progressivement dans l’espace tchadien et, à terme, dans son environnement sahélien. Le défi pour le Tchad n’est donc pas de rejeter la coopération économique, mais de veiller à ce que ces nouveaux instruments ne deviennent pas un moyen de reproduire les formes d’influence et de dépendance dont les États de la région ont cherché à se libérer.