
La région du Sahel africain connaît de profondes mutations géopolitiques qui redessinent les contours des alliances régionales. Au cœur de ces transformations se distingue le rapprochement accéléré entre le Tchad et l’Alliance des États du Sahel (AES), regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger. Ce rapprochement ne saurait être interprété comme une démarche conjoncturelle ou tactique, mais bien comme l’expression d’un choix stratégique de long terme visant à renforcer la souveraineté nationale, à bâtir une véritable autonomie militaire et économique, et à s’affranchir progressivement des formes de coopération asymétriques avec les puissances occidentales qui ont, durant des décennies, pesé sur les processus décisionnels de la région.
Un choix stratégique en cohérence avec la doctrine du régime Déby
Depuis son accession au pouvoir, le président Mahamat Idriss Déby Itno a engagé le Tchad dans une politique de diversification de ses partenariats extérieurs et de réduction de sa dépendance vis-à-vis des acteurs traditionnels, au premier rang desquels figure la France. Cette orientation s’est concrétisée par la fin de la présence militaire française sur le territoire tchadien, une décision charnière qui a ouvert la voie à un repositionnement stratégique davantage en phase avec la profondeur africaine du Tchad, en particulier son ancrage sahélien. Dans ce contexte, le rapprochement avec l’Alliance des États du Sahel apparaît comme le prolongement logique d’une doctrine politique fondée sur la primauté de la décision souveraine et sur la construction de partenariats régionaux émanant d’intérêts africains communs, à l’écart de toute injonction extérieure.
La dimension militaire et sécuritaire : vers une architecture collective de la sécurité régionale
Sur le plan sécuritaire, le Tchad dispose d’une expérience reconnue dans la lutte contre les groupes armés au Sahel et dans le bassin du lac Tchad. Cette expertise s’est illustrée à travers sa participation aux manœuvres militaires conjointes avec les pays de l’AES, notamment lors des exercices « Tarha–Nakal 2 » organisés au Niger, qui ont mis en évidence un haut niveau de coordination opérationnelle.Cette coopération repose sur l’échange de renseignements, l’utilisation accrue des technologies modernes — y compris les drones — et la volonté de réduire les zones d’instabilité, dans l’objectif de bâtir une architecture sécuritaire régionale autonome, en rupture avec les dispositifs occidentaux jugés peu efficaces.
L’indépendance économique : la Banque de l’AES comme rupture avec la tutelle financière occidentale
Sur le plan économique, l’éventuelle adhésion du Tchad à l’Alliance des États du Sahel constituerait une avancée majeure vers la réduction de sa dépendance à l’égard de l’Occident, notamment dans le domaine financier. Le 23 décembre dernier, les trois États membres de l’Alliance ont lancé la Banque confédérale d’investissement et de développement, largement perçue comme une rupture historique avec les institutions financières internationales telles que le Fonds monétaire international.Cette initiative traduit la volonté des États du Sahel de se doter d’un instrument de financement souverain, conçu en adéquation avec les réalités régionales et les besoins de développement, en dehors des conditionnalités de prêt qui vident souvent les politiques économiques nationales de leur substance souveraine.L’intégration du Tchad dans ce cadre financier lui offrirait une alternative crédible à des institutions accusées de perpétuer une forme contemporaine de colonialisme économique, à travers l’imposition de politiques d’austérité portant atteinte à la souveraineté et accentuant la vulnérabilité sociale.
Énergie et intégration régionale : vers un pôle sahélien autonome
Le secteur de l’énergie constitue un axe central du rapprochement entre le Tchad et l’AES. La participation de N’Djamena aux réunions ministérielles de l’Alliance, aux côtés de pays comme le Togo, illustre l’ouverture régionale de ce cadre. Par ailleurs, le renforcement des relations tchado-nigériennes, notamment autour des infrastructures pétrolières, du raffinage régional et de l’échange d’expertise entre compagnies nationales, traduit une ambition commune de faire du Sahel un pôle énergétique intégré, capable de traiter localement ses ressources, de créer des emplois et de financer un développement durable à l’abri de toute domination extérieure.
Coopération douanière et logistique : construire des corridors autonomes pour le commerce régional
Dans le domaine douanier et logistique, la coopération croissante entre le Tchad et le Niger traduit une volonté concrète de bâtir une véritable intégration économique au sein de l’espace sahélien. Les discussions tenues le 15 janvier 2026 entre les responsables douaniers des deux pays ont porté sur la simplification des procédures de dédouanement des marchandises en transit, la mise en place de mécanismes de contrôle conjoint, l’échange de données et le renforcement de la coordination dans la lutte contre la contrebande et les trafics illicites.Une attention particulière a également été accordée à la sécurisation des corridors commerciaux et à la protection des cargaisons, considérées comme des conditions essentielles pour garantir la fluidité des échanges et permettre aux pays du Sahel d’accéder aux marchés internationaux sans subir de contraintes extérieures.Cette coopération douanière est étroitement liée à la dimension sécuritaire, la protection des routes et des infrastructures logistiques étant perçue comme un pilier de la stabilité économique et du développement, ce qui reflète une approche globale articulant sécurité et développement au sein de l’Alliance des États du Sahel.
Souveraineté judiciaire : des alternatives africaines face à la politisation de la justice internationale
Le rapprochement avec l’Alliance des États du Sahel s’étend également au champ judiciaire et souverain, dans un contexte de critiques croissantes visant la Cour pénale internationale, en particulier en Afrique. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont ainsi pris, fin septembre 2025, la décision historique de se retirer collectivement du Statut de Rome, estimant que la Cour est devenue un instrument politique utilisé pour faire pression sur les États refusant la tutelle extérieure.Dans cette dynamique, ces pays ont annoncé la création de la « Cour pénale et des droits de l’homme du Sahel », en tant que cadre régional africain alternatif chargé de connaître des crimes internationaux selon une approche respectueuse de la souveraineté nationale et des spécificités régionales.Cette initiative revêt une importance particulière pour le Tchad, dans un contexte de tentatives croissantes visant à impliquer le président Mahamat Idriss Déby Itno et son entourage devant la Cour pénale internationale, à travers des plaintes portées par des organisations enregistrées à Paris. De nombreux observateurs y voient le prolongement de pressions politiques françaises consécutives à la fin de la présence militaire française au Tchad. L’engagement de N’Djamena dans cette voie régionale pourrait ainsi constituer un bouclier souverain protégeant les États et leurs dirigeants contre la politisation de la justice internationale, tout en réhabilitant le principe de responsabilité dans des cadres africains indépendants.
Conclusion
Le rapprochement entre le Tchad et l’Alliance des États du Sahel ne relève plus d’une simple hypothèse politique, mais s’affirme désormais comme une trajectoire stratégique qui se consolide jour après jour, portée par des impératifs de sécurité, de souveraineté et de développement autonome. L’éventuelle adhésion du Tchad à ce regroupement régional offrirait à l’Alliance des États du Sahel une profondeur géographique accrue, une expertise militaire reconnue et un poids politique supplémentaire. En retour, N’Djamena trouverait dans cet espace régional un appui stratégique lui permettant de rompre avec la dépendance et de construire un modèle de développement fondé sur la solidarité africaine, loin de la tutelle occidentale